J’ai récemment réagi à une publication qui présentait le biocomputing comme « un saut technologique inquiétant« . Dès le départ, on annonce la couleur. Ce n’est ni intéressant, ni fascinant, ni passionnant, ni incroyable, ni même intriguant. Non, c’est « inquiétant« . Ce ne sont pourtant pas les mots qui manquent, mais c’est toujours la peur qu’on cherche à nous vendre.
Et ce n’est pas la seule : tous les jours, des dizaines de posts, de vidéos et d’articles nous vendent la même soupe. La plupart du temps, je ne réagis pas, mais parfois : je craque. Je ne supporte plus cette manie de venir dire au lecteur ce qu’il doit ressentir. Et surtout, qu’il ne se fasse pas sa propre opinion, des fois qu’elle serait différente. Ce n’est pas grave si on ne lui a encore rien expliqué : d’abord, il faut qu’il ait peur. Après, on donne (éventuellement) l’explication.
Ça me rappelle une expérience très personnelle et très désagréable où un associé de longue date m’avait tendu un document en me disant : « signe, je t’explique après » (la bonne blague)…
Cette invocation systématique de la peur me dérange profondément. Au lieu d’inviter le lecteur à se poser ses propres questions sur une technologie, on vient implanter dans son cerveau, dès le départ, une petite graine : celle de l’inquiétude. Voilà le point de départ qui lui ait imposé malgré lui.
Une découverte peut soulever des questions éthiques et ce n’est pas un problème. Mais l’existence de ces questions ne constitue pas en elle-même une démonstration de danger. « Nous ne savons pas encore » ne veut pas dire « nous devrions avoir peur« . Cela signifie simplement qu’il nous reste des choses à comprendre. Et personnellement, c’est justement ce qui me donne généralement envie de creuser.
Alors attention : il n’est évidemment pas nécessaire d’attendre qu’un problème survienne pour s’en préoccuper. Mais entre ce qu’on observe, ce qu’on peut raisonnablement anticiper et ce qu’on imagine, il y a des différences qui méritent mieux qu’un adjectif anxiogène pour emballer le tout.
Quel risque, dans quelles conditions, avec quels éléments pour l’étayer ? Que peut-on faire pour le réduire ? C’est une discussion qui m’intéresse. Mais encore faut-il que les autres questions restent également à l’étude : quels progrès, quels avantages, quels problèmes résolus aujourd’hui et demain ? Pas seulement un concours de scénarios où celui qui imagine le pire passe automatiquement pour le plus « lucide« . Spoiler alert, il ne l’est pas : imaginer le pire n’a jamais été une preuve de lucidité.
Dans l’exemple cité, d’ailleurs, une fois le marketing mis de côté, je n’y ai personnellement vu que des points positifs et des avantages. Absolument pas l’ombre de quelque chose qu’il aurait fallu « craindre« .
J’aimerais aussi qu’on arrête d’opposer enthousiasme et esprit critique. On peut trouver une avancée formidable et examiner sérieusement ses limites : la fascination n’interdit pas la réflexion, pas plus que l’inquiétude ne garantit sa qualité. Mettre « inquiétant » dans une introduction ne rend pas une analyse plus rigoureuse que d’y mettre « passionnant« .
Et j’ajouterai enfin que si cette inquiétude doit ensuite servir à justifier qu’on freine, qu’on restreigne ou qu’on interdise, ces décisions méritent elles aussi d’être examinées. Quelles conséquences ? Quelles possibilités perdues ? Combien de vies humaines futures perdues ? Qui décide de ce que les autres auront le droit de développer ou d’utiliser ?
Le renoncement ne devient pas une option sans coût parce qu’on le présente comme « prudent ». Ne pas développer une technologie, c’est aussi renoncer à ce qu’elle aurait pu permettre de comprendre, de construire ou de résoudre. Pourquoi ces conséquences-là auraient-elles moins leur place dans la discussion ? On exige d’examiner les conséquences de faire. Très bien. Examinons aussi celles de ne pas faire.
Je ne demande à personne de me vendre un avenir merveilleux ni qu’on passe les problèmes sous silence : je suis capable de me faire ma propre opinion, en accord avec ma vision du monde dans lequel j’aimerais vivre. Mais je demande qu’on distingue les faits des hypothèses et des émotions, plutôt que de faire passer les dernières pour une conclusion des premiers.
Comprendre comment ça fonctionne, ce qu’on pourrait en faire, ce qu’il reste à découvrir : voilà ce que j’attends de la vulgarisation technique et scientifique. Pas qu’on me livre l’inquiétude avec le mode d’emploi. Tchouss !


Laisser un commentaire